Concentration

Vernissage de l'exposition de Livia Gnos...

Voir le temps.

La feuille blanche est plus figurative qu′une peinture de paysage.

La feuille blanche engage à un contact entre elle et la main de celui ou celle qui s′approche ; puis elle devient, par ce contact (d′une main, d′une plume, d′un crayon, d′une couleur), le témoin manifeste d′un corps à corps. Une bataille qui a lieu autant dans l′épaisseur de la feuille, griffée, trempée, barrée et autant au-dedans du peintre qui agit, voit, contemple, reprend. A l′issue de cette bataille, nous avons quelquefois une oeuvre (un paysage, une scène, une abstraction).

Mais ici, nous avons aussi le temps de la bataille : Livia Gnos entraîne notre regard sur le front continu d′une disputatio (querelleuse ou courtoise, on ne sait pas) qui se déroule en couleurs et vibrations, en gestes lâches et tendus, distincts ou moirés. C′est une épaisseur du temps, finale­ment toujours serein et long.

On voit le temps, la feuille d′abord blanche, puis lentement lignée de couleurs, puis la vibration transmise à la main guidante ou guidée, puis à l′esprit entraîné vers un espace plein, formé dans le silence d′une couleur, d′une seule ligne, d′une seule main, d′un seul geste déroulé : silence de l′espace et du temps, que je contiens, qui me contiennent.

Livia montre ici que de cet espace intérieur on peut faire un signe extérieur : l′invisible du processus méditatif fait naître le dessin, puis par reproduction et agrandissement ce même dessin s′expose au format des 9 panneaux des Bains, où il se plie au paysage alentour par analogie des couleurs bleues vertes et grises du rivage, et fait écho à cet autre moment « en aparté » que seuls les Bains peuvent offrir à Genève : au coeur de la ville, le silence d′un instant à soi.

Jean Stern, automne 2017